Publié dans Coups de coeur

Tinan

IMG_9136 [800x600]Je me rappelle notre première danse. C’était une Bachata. Il me la fait danser de façon sensuelle, ce que je n’avais à l’époque jamais expérimenté à part avec un ami sévillan. Dès les premiers regards il y a eu « quelque chose ». Comme une reconnaissance. Je lui ai tout de suite parlé de ma grossesse en cours, des projets d’adoption. Il m’a parlé de son livre dont je connaissais l’existence. On a dansé une salsa plus tard, une kizomba aussi. A cette soirée, il a vacciné une copine sur une rumba, fait la fille avec un copain. Chacune de ses danses était extraordinaire, et je me suis promis de m’inscrire à ses cours. Depuis, je me souviens de toutes les danses et de tous les lieux avec lui. Des compas au son, du zouk à la porto. Toutes.

J’ai donc suivi les séances du jeudi de plus en plus enceinte et de plus en plus grosse. Et j’ai énormément appris. Sur la danse, la salsa, la bachata, la kizomba aussi. Sur la rumba, les techniques de tour, de dissociation … Mais j’ai surtout appris sur lui. Malgré des histoires foncièrement différentes, nous avions les mêmes failles, les mêmes blessures, la même détermination à ne pas pardonner, la même façon de nous être reconstruit dans la négation complète du passé, et ce sentiment que l’on nous a façonné contre notre gré, que l’on est un autre que celui que tout le monde connaît. un jour, lui comme moi, à peu près à la même période mais pour des raisons différentes, nous aurions pu écrire ces vers de Pessoa :

 » J’ai fait de moi ce que je n’aurais su faire,
et ce que de moi je pouvais faire je ne l’ai pas fait.
Le domino que j’ai mis n’était pas le bon. »

Mais contrairement au poète, nous avons su reprendre les rênes.

Nous avons su couper les ponts, rompre était une survie. Rompre et détruire pour construire un moi vrai.

L’année suivante, sa voix et mon écriture se sont liées. Nous avons monté une pièce de théâtre, une « fiction théâtrale et dansée » racontant son destin d’enfant adopté, d’enfant volé. la quête identitaire, la triple personnalité, le rejet de la mère, la double culture … Autant de thèmes qui me parlaient à moi aussi et qui sont dans mon écriture depuis toujours. Ce que je n’avais pas imaginé, ce dont je n’avais pas mesuré l’impact, c’était la relation intime qui allait se construire entre lui et moi. Lui qui annonçait qu’il ne s’attacherait plus à personne, lui qui refusait toute emprise sur sa liberté. Je m’étais mise en tête que notre relation serait uniquement professionnelle. Et pourtant, de semaine en semaine, c’est une très forte amitié qui a émergé de notre collaboration. Après la dernière séance, à la gare, il m’a serrée dans ses bras. J’étais décontenancée, perdue : lui qui ne l’avait jamais fait auparavant que pour danser avec moi, il m’a remercié pour ce que j’avais fait, il m’a dit aussi dans un long silence tout ce que cela représentait pour lui. Non, je n’aurais jamais imaginé que nos âmes seraient autant liées après ce spectacle.

Je me souviens de toutes nos discussions, là encore, aucune ne s’échappe de moi. Même celle au sujet des chaussures de ville parfaites. Oui, je m’en souviens. Tu dois en rire.

Aujourd’hui, il est parti brutalement. Un mois déjà : je me sens incomplète. Il me manque mon complice, mon ami, mon mentor.  Je suis abandonnée et mon chagrin n’est que solitude. Chacun le pleure pour des raisons propres, chacun pleure un même corps, un nom derrière lequel il voit un être authentique avec qui il a eu une relation si authentique et si personnel que nous ne pouvons réellement comprendre combien  et comment nous avons mal les uns les autres. L’homme aux trois prénoms était un être unique pour chacun d’entre nous. Quand il était avec moi, il n’était avec personne d’autre. Il coupait son portable et l’heure était à nous. Il ne parlait jamais des uns aux autres non plus. Mes secrets étaient bien gardés. Il avait ce rire d’enfant qui m’ensoleillait le cœur, ce sourire franc et solaire qui faisait battre mon pouls plus rapidement, plus vivement. Nous étions, à son contact, plus en vie que jamais. Il était pour moi l’incarnation même de la vie, l’invincible, Elégua qui ouvre et ferme les chemins, un dieu. Il a rejoint le ciel. A sa place peut-être. Mais qui veillera sur nous ? Qui nous apprendra ? Avec qui partager tout cela , tout ce qui faisait notre amitié ?

Il vient souvent dans mes rêves, il me donne ses messages. Il sera toujours avec moi. Il a dit qu’il y aurait toujours ce lien entre lui et moi.

Il a laissé son message dans les dernières phrases de son livre, la version qu’il n’a pas publiée :

« La vie continue, l’espoir aussi. Mon cheminement personnel promet d’être long et difficile mais même s’il n’aboutit à rien, puissent au moins mes actions aider certains à trouver la paix et la sérénité. » Tinan Leroy, « le verdict » in Magnitude 7.3, 2011.

Alors je lui écris des poèmes que comme on envoie des avions en papier, des lanternes japonaises vers le ciel, et peut-être que tu m’entendras …

De notre première danse
À la dernière
Je n ai rien oublié
D un seul regard nous nous sommes reconnus
Nous sommes de ceux qui ne pardonnent pas
Les naufragés d une enfance écorchée
Nous sommes les sacrifiés de la paix des familles
 
Nos plaies sont différentes
Mais nos voix se répondaient
Il n y a de pardon possible
Incompris, nous sommes ces cruels officiels
Qui savent que la rupture est le prix de la survie
Nous avons tant échangé
Que ta peine est la mienne
Désormais.
Nous avions nos raisons que la raison du plus fort
Ignore
Non je ne me tairai pas. Jamais
Il y aura toujours dans mes mots
Tes maux dits dans les miens.
La fille du chêne et Elegua.
Le sang noir de tes veines
Ma plume rouge de colère.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s