Publié dans Projet52

#Projet52 #bois #semaine2

2Pour le projet 52, le thème cette semaine c’est le bois. J’avais déjà prévu de parler de ce texte que j’ai écrit il y a quelques années  » je suis la fille du chêne ». Il figure dans deux nouvelle, en conclusion :  » La fille de » et  » Sous les chênes » tous deux publiés.
J’ai très souvent entendu cette phrase dans ma famille à mon encontre :  » tais-toi, tais-toi, tais-toi ». Visiblement je ne suis pas faire pour la fermer.
Ma liberté d’expression, j’y tiens. On a déjà essayé de m’interdire d’écrire et de dire ce que je pense ( famille, connaissance, inconnus) et ça s’est toujours mal fini pour la partie adverse. Il faut dire que je me suis donnée une mission, sans vraiment le savoir. Comme Grégoire Delacourt je suis un peu  » l’écrivain de la famille ». Mais pas de ma famille proche, qui est contre. De ma famille des racines. Mon arrière grand-mère ne savait pas lire ni écrire. Ma famille espagnole n’a pas eu beaucoup droit à la parole. C’est comme ça quand on est immigré. Pas de droit de vote, pas de respect, pas de considération dans la société. Je pense qu’ils étaient tout de même respectés par leurs voisins, mais c’est difficile de se faire entendre quand on ne parle pas vraiment français.
J’avais 8 ans je crois quand j’ai vraiment pris conscience de ce que c’était de ne pas savoir lire. Mon arrière grand-mère feuilletait La redoute à l’envers sans même regarder les images , par résignation : un livre ce n’était rien pour elle.
Ma fille de deux ans se débrouille mieux que mon arrière grand-mère avec un livre. Elle n’a pas d’a priori, et elle sait « lire » les images.
J’ai vu mon arrière grand-mère désemparée face à cette objet obscure, inutile pour elle. J’ai su que j’avais dans les mains et le cerveau un trésor.
je l’ai vu aussi se faire moquer, mépriser par des membres de la famille; Elle était forcément une ignorante, ce qu’elle pensait, ce qu’elle ressentait, on pouvait en rire, c’était du pipi de chat, on balayait ça d’un sourire en coin et d’un  » oui oh ». Et si vous le dites aujourd’hui aux gens qui l’ont fait ils s’offusquent:  » Mais jamais de la vie ». J’étais petite mais je voyais tout. Le mépris. Le mépris a une sale gueule.

Bref, j’ai traduis tout ça dans ce texte,  » Je suis la fille du chêne ». Sorte de poème en prose déjà publié deux fois et que je republierai dans un recueil de poèmes parce que c’est mon art poétique à moi, ma raison d’écrire, d’être aussi.

J’ai du bois en moi, une tête de bois. Je suis même intolérante à la lignine tellement je suis faite de ce bois des bucherons de ma famille. Ils abattaient des arbres, j’écris avec eux.

 » Moi, je suis la fille du Chêne. J’agite mes cheveux bouclés, feuilles lobées de mon père, au-dessus des forêts, le tronc droit, fin, long. Je ne plie pas. Je suis la fille de ceux qui ont quitté la forêt ensoleillée de Salamanca, El Rebollar. Je viens de Peñaparda, et je fais mes études à Sciences Politiques, Paris, France. Plus tard, je serai journaliste et écrivain, et qui voudra entraver ma route devra affronter ma tête de bois, car ma route s’élève et ne s’étend pas. Ma route s’élève à la cime des arbres. »
Le professeur vient vers moi à la fin du cours. Pas de doute, je ne suis plus transparente. Il me regarde, il me sourit et me dit : « Ma famille aussi vient d’El Rebollar, j’ai enlevé la fin de mon nom pour être tranquille, ici. Hernan, ça fait français, par Hernandez. Je vous souhaite une bonne route, Soledad. Vous avez eu le courage que je n’ai pas eu. Garder le nom de votre souche. » Il s’éloigne et je l’entends jurer : « Quel con je fais ! ». Il a dit ça entre ses dents, il s’éloigne, son visage se ferme de nouveau, il a repris le masque. Mais je sais maintenant que nous sommes faits du même bois, lui et moi. Combien sommes-nous à nous cacher ? Je ne me cacherai pas. Je suis la fille du chêne. La fille de ceux qui ont parcouru, les pieds nus, juchés sur un âne, ou dans une camionnette, ou bien à vélo, les Pyrénées et les prairies, jusqu’à la montagne noire pour s’y réfugier. Là, sous le chêne semblable à celui de leur enfance, ils ont construit leur route en soulevant des troncs. Levant les yeux au ciel, ils entendaient le Chêne murmurer son poème pour les encourager. Je suis la fille du Chêne, la sève qui coule dans mes veines colle et entête, sucre âcre qui ne se dissout pas. Je grave dans mes feuilles les nervures de mon histoire, d’une écriture indélébile. Mon écorce est marquée de cannelures. Une pour chaque coup qu’ils ont reçu, ceux qui m’ont portée dans leur sang. Une pour chaque coup que vous m’avez donné, Enfants des plaines. Et malgré cela, l’arbre de ma famille s’étend au c?ur même de votre pays, qui est devenu notre pays, que nous aimons, pour qui nous nous battrons, à coup de bûches s’il le faut. Nous sommes les poutres de vos maisons. Mon grand-père abrite son âme dans mon tronc. Ma grand-mère murmure dans mes branches ce qu’elle n’a jamais pu écrire. Et moi, j’inscris, je grave, à longueur de feuilles de papier, papier de sciures, copeaux de nos frères abattus, je grave et je crie, tout ce que les besogneux qui se courbent sans rompre, tout ce que les Sans Révolte, qui ?uvrent pour s’élever sur la montagne, tout ce que les Sans Parole ne peuvent dire de leur vivant. Moi, je suis la fille du Chêne. La fille de toute une forêt de Silencieux. Mais bientôt, vous ne pourrez plus vous boucher les oreilles et je vous hurlerai à la face, du haut de ma montagne noire, la vérité de mon sang. Ma route à moi est le long parchemin où j’écris mon histoire. J’irai au bout et j’en choisirai chaque mot sans vous laisser y poser vos ratures. »

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