Publié dans Coups de gueule

Peine légitime

10917301_10153572768787575_430916624319287980_n   Suite aux assassinats durant l’attentat de Charlie Hebdo et des morts durant les prises d’otage, les  » gens » sont allés en masse défiler dans les rues. Des statuts facebook et des photos de profil pullulent : « je suis Charlie »,  » Nous sommes Charlie ». Devant ce grand élan de sensibilité, cette émotion forte, cette expression d’un sentiment d’injustice et de violation de la liberté d’expression, liberté de la presse aussi, certains s’indignent.
On parle de complot,  » on ne nous dit pas tout », on parle de « récupération », on s’interroge sur la  » légitimité » de la douleur des uns, du droit à s’exprimer des autres sur un tel événement.
Peut-on défiler pour Charlie en étant d’extrême droite ? D’un autre journal ? Même certains dessinateurs de Charlie Hebdo réagissent violemment à cette expression de compassion de personnes qui n’étaient pas leur ami avant les événements.

Franchement, sont-ce vraiment là les bonnes questions ? Est-ce le temps des clivages, des jugements, des querelles de bas étage ?

Si tel journal de droite ne s’était pas montré solidaire de Charlie, n’avait pas exprimé sa tristesse et son indignation, on l’ aurait montré du doigt. Mais on le montre également du doigt parce qu’ils s’expriment aujourd’hui. Tel politicien défile alors qu’il a des idées contraires à l' »esprit » de Charlie Hebdo ? Il veut faire de la récupération.

On voit le mal partout. On cherche des motivations scabreuses à tout le monde. On se croirait dans une famille de frères ennemis le jour de l’héritage. Quelle récupération ? Les personnes qui sont témoins de tout cela ne vont pas se mettre à aimer Machin parce que Machin a défilé pour Charlie. Qu’y a t-il; à récupérer ? Nous sommes pas des orphelins en quête d’un toit ! Récupérer des fans ? Des électeurs ? Des lecteurs ? Du fric ? Ne pensez-vous pas que les événements sont au-dessus de cela ?

Nous pleurons la mort d’êtres humains. Nous ne pleurons pas pour les mêmes choses mais nous pleurons pour le même événement.  » je suis Charlie » n’a pas la même signification pur chacun d’entre nous. Personnellement j’ai choisi une photo de Cabu et non  » Je suis Charlie ». Parce que Cabu c’était le mec qui me faisait rire quand j’étais petite, et c’était le  » bon copain ». C’était mon enfance. Les autres, je les connaissais moins, mais je suis très touchée par leur décès également.

10924735_10155112572650037_9093468418072468374_nJ’ai vécu il y a deux mois un événement similaire : nous avons perdu quelqu’un que nous aimions. Pour certains c’était un danseur, d’autres un prof, d’autre un ami, d’autres un frère. Je trouve écoeurants ces jugements : il fallait établir qui était légitime dans sa peine. Et là, ça recommence. A juger de qui a le droit ou non de pleurer/s’exprimer/défiler, on perd de vue l’essentiel, et on crée des conflits, encore des conflits, au lieu de se montrer unis comme il se devrait. Le malheur et les larmes n’ont de légitimité que celle du cœur. Peut importe qu’il y avait des liens du sang ou pas, des liens professionnels, ou pas, des liens idéologiques ou pas. Il n’y a pas de  » droit à pleurer » il y a juste des gens qui pleurent.

Il me vient à l’esprit ce merveilleux poème d’Aragon:  » La rose et le réséda ». Il raconte comme  » Celui qui croyait au ciel » et  » celui qui n’y croyait pas », le chrétien et le communiste, deux personnes que tout oppose, s’unissent pour défendre la France:  » tous deux adoraient la Belle / prisonnière des soldats ». La conclusion est riche d’enseignement :

 

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l’aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu’aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu’il aima
Pour qu’à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
L’un court et l’autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L’alouette et l’hirondelle
La rose et le réséda

10922793_746242052137702_5656099106773442071_nCertains pour vous ne sont pas sincères ? Ce n’est pas votre problème, c’est à eux de savoir se regarder dans le miroir en feignant une peine irréelle. Ne vous laissez pas parasiter par eux. Laissez-les à leur mascarade. A tous les enterrements il y a des pleureuses. Les fans page de The Voice sont également pleines de faux amis d’enfance qui se rappellent à la mémoire de Bidule qui passe à la télé. Le succès et la mort ont cela de commun. Que cela ne vous empêche pas, vous, d’être sincère. Leur mensonge n’atteint en aucun cas la vérité de vos émotions. Quant à savoir ce que Cabu, Wolinski et les autres auraient pensé des défilés et des démonstrations en tous genre ? On n’en sait rien parce qu’eux non plus n’avaient jamais vécu un tel événement. Un attentat de cette violence est sans précédant et ne requiert pas les réactions pondérées ou réfléchies habituelles. Il arrive un seuil de séisme où la seule réaction possible c’est celle que nous avons eu. Le feu de la révolte et de la solidarité contre le feu des armes.

Occupons-nous de l’événement lui-même, centrons nos énergies sur l’essence de l’événement : ils sont morts, on ne les reverra plus jamais, ils ne referont plus jamais de dessin, ils ne feront jamais de gueuleton avec leur famille ou leurs amis. Quand j’imagine la scène qui a eu lieu mardi, je suis dans un état d’effroi indescriptible. Tout ce sang qui devait couler, tous ces corps détruits. Imaginez avec quelle violence ils ont dus mourir. Vous êtes assis à une table, vous parlez du prochain journal, peut-être que le ton est monté un peu, ou alors que vous blaguez avec vos amis, quand tout à coup deux types armés jusqu’aux dents provoquent un cataclysme de sang et de poudre. Ce matin-là, c’était un matin comme tous les matins. Peut-être que vous n’aviez pas trop envie de venir, peut-être que vous étiez impatients. Peut-être que vous étiez préoccupé par une futilité du quotidien. Dans deux secondes vous allez ressentir une douleur abominable et mourir. Je ne souhaite pas cela, même à mon pire ennemi. La douleur, la violence qu’ils ont vécus va imprégner les lieux de l’attentat définitivement. Il faudra à leurs collègues une force inimaginable pour retravailler là-bas. Je me mets à leur place. C’est comme ça, je me mets facilement à la place des autres et je ressens leur douleur. Certains croient que je joue la comédie : pas du tout, je souffre atrocement parfois, pour la peine d’un autre. Souvent j’en arrive à ne pas poser de question aux gens , ils croient que je suis insensible, égocentrique.  Non, c’est juste qu’une fois que je connaitrais votre peine, je vais la porter aussi. je vais y penser la nuit. Face à un événement qui touche de telles personnalités, je pense que ce sentiment d’empathie a gagné la planète.

La compassion et l’empathie n’ont ni étiquette ni frontière.

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3 commentaires sur « Peine légitime »

  1. Je trouve un peu stupide de parler de « récupération politique », évidemment, pleurer comme la Lepen parce qu’elle n’a pas été invitée à la marche est déplorable, en dehors de ça, j’espère que les politiques utiliserons cet événement pour trouver des mesures à la hauteur du danger, pour protéger notre société et qu’un tel massacre n’arrive plus.

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