Publié dans Coups de coeur, Projet52, Sans eux !

#projet52-2015 #apero #semaine14

( Pour la semaine 13 faudra attendre le milieu de semaine…)14

« L’apero de ces derniers mois s’est résumé à une bouteille de champomy. On a essayé de faire des variantes avec du champomy carrefour, du champomy rouge, du champomy bio. Autant vous dire que pour les 70 prochaines années qu’il me reste à vivre je ne toucherai pus jamais à une bouteille de champomy.

« Le goût est fait de mille dégoûts », Paul Valéry, Choses tues

Etant d’origine espagnole, l’apero a souvent signifié  » assiette de tapas » pour moi : on mangeait peu de gâteaux apero sec, mais pas mal de pruneaux au four dans sa poitrine fumée. J’ai passé par exemple deux étés an Andalousie, fief de la tapas gratuite, et pour moi l’apero finit souvent en vrai repas. On boit souvent de la sangria ( on mange aussi la sangria d’ailleurs !)

Et l’apero, comme son nom latin l’indique, c’est ce qui ouvre l’appétit. mais souvent ça me suffit pour dîner. Je n’ai plus faim après un véritable apéro. Après une sangria, des tapas, on est repu, on est prêt à danser. C’est un apéro de la richesse et du partage, qui comble après un vide et avant un moment de défoulement.

 » La tombée de la nuit a toujours été pour moi le signal d’une fête intérieure et comme la délivrance d’une angoisse », Charles Baudelaire, le Spleen de Paris.

J’ai souvent été de celles qui ne prenaient pas d’alcool. Parce que je ne savais pas réellement ce que j’aimais. Je me souviens d’un bar irlandais à Dijon avec des cocktails sans alcool qui auraient converti n’importe quel ivrogne ( le KilKenny pour les nostalgiques, il doit d’ailleurs toujours exister ). J’ai eu ma période  » jus de goyave » à faire hurler Florence Foresti.

J’ai eu ma période champagne à tous les étages et dès l’apéro quand nous habitions Reims. Et j’avoue que dernièrement on s’est envoyé une bouteille de rosé de chez René Roger en fin d’après-midi avec de la brioche ( qui est un ami et je vous conseille d’aller picoler son rosé, une tuerie, je ne serai jamais infidèle à mon rosé préféré ). Le champagne Rosé René Roger, c’est le champagne des  » danses de la joie » des mariages ( le sien, le mien) les baptêmes, les naissances, c’est la bouteille magnifique dans un papier de soie reçu dans un colis avec un cadeau ( ou, c’est l’avantage d’être son ami, toi tu te débrouilleras einh), c’est une explosion dans la bouche, des saveurs incroyables, c’est hyper bon avec une brioche, hyper bon avec du foie gras, c’est le champagne de mes quelques moments d’ivresse ( dont un à son mariage juste après le vin d’honneur, au champagne) c’est le luxe des anges à la portée de ma bouche.

Mais moi, mon truc pour l’apéro, mon alcool préféré hormis le rosé de chez René Roger, c’est le Martini.

Le Martini blanc.

J’ai eu une période Martini rosso parce que je ne connaissais pas le blanc et je ne reviendrai pour rien au monde en arrière. Le Martini blanc c’est mon préféré de tous les alcools d’apéro de la planète.

J’ai essayé de comprendre comment son goût était construit, son odeur aussi. J’ai fait des recherches pour découvrir la recette. Je sais qu’il y a « des plantes » dedans et que ça soigne merveilleusement mon mal de ventre au passage. Mais je n’ai jamais su ce qu’il y avait exactement. Et peut-être que ce mystère sur sa composition participe à son charme. Le Martini blanc, c’est le soleil d’Italie, les vallées d’oliviers ( parce que j’adore avec des olives), c’est un apéro à Capri de mon prof de latin qui buvait un Martini en attendant le repas lors d’un voyage scolaire ( et qui m’avait refilé son olive géante offerte par le bar) , c’est des heures et des heures de lecture avec un Martini pour seul compagnon. Un seul Martini je vous vois venir. Je le déguste, je le bois lentement je ne supporte pas les gens qui boivent ça comme du petit lait à la vitesse grand v.

 » la solitude est un art » Vilheim Ekeklund, Aphorimes

Mon Martini c’est tranquillou, si possible seule. Oui, seule. C’est peut-être le seul apéro, que j’aime boire en silence dans le coucher du soleil avec un bouquin à la main. Il paraît que l’apéro est un moment convivial. Mais la lecture aussi c’est convivial. La sangria, c’est avec des tapas et du bruit, de la musique et des amis, c’est avant une fiesta d’enfer , une nuit à danser jusqu’au matin. Le Martini, c’est idéalement – mais je ne refuse pas de le boire en compagnie avant une soirée entre amis – après une journée bien remplie, ensoleillée qui promet une soirée de calme et de repos sur ma terrasse, une soirée de silence et de détente. Avec une personne seulement si possible.

Le champagne c’est pour la fête et l’ivresse, la sangria c’est avant la fête et l’ivresse, le Martini  c’est pour déguster le repose du guerrier, c’est pour étendre les sens et profiter encore mieux de ce moment de quiétude des fins d’après-midi.

Je ne sais pas d’où cela me vient. Peut-être simplement du souvenir de mon prof de latin, en train de savourer son seul moment de solitude dans la tempête de ce voyage scolaire d’une semaine, passée à supporter un car de 45 mioches et 5 collègues, sans jamais pouvoir s’asseoir dans un fauteuil confortable et dans une silence où aucun bruit ne le dérange. Et puis je suis arrivée, le pauvre, il avait enfin trouvé 5 minutes pour se poser. Aujourd’hui je comprends qu’il en avait vraiment besoin. Je ne suis pas restée, je n’ai pas été bruyante, j’ai partagté un moment de silence avec lui. Et j’ai gardé de cette instant fugace, volé au tourbillon du voyage scolaire, de la présente aussi incessante de mes camarades, présence à laquelle je n’étais pas habituée car j’étais moi-même souvent seule à cet époque, j’ai gardé de ce souvenir, la passion du Martini blanc, avec des olives, quelques gâteaux secs parfois, une tapenade sur du pain, un soleil sur la terasse qui colore l’horizon et les végétations de rouge, et un livre. Il se dégage de ce souvenir de la sérénité et de l’apaisement et quelque chose de très  » urbain » une habitude de lettré qui ne faisait absolument pas partie du quotidien des adultes qui partageaient ma vie à cette époque. Je me souviens toutefois d’un apéro en terrasse avec un oncle et une tante et je ne sais pas ce que nous avions bu mais c’était un instant de fin de soirée d’été, après la chaleur, un instant de calme avant un très bon repas dans un très grand restaurant où nous étions invités. C’était un instant  » Martini blanc ». Deux ou trois autres soirs également, avec mon père cette fois, adulte, j’ai partagé un apéro  » Martini blanc » en terrasse d’un restaurant, un moment où nous échangions quelques phrases seulement, après une après-midi chargée, ensoleillée,  à Montpellier. C’était aussi des instants  » Martini blanc ». Des moments comblés et apaisés. Et vous aurez compris, sur une terrasse idéalement. Avec la brise du soir et le soleil de fin de journée, dans cette lumière impressionniste qui fait de la vie un tableau.

« Créer, c’est se souvenir », Victor Hugo.

Comme les souvenirs se mêlent souvent pour construire des habitudes vraiment ancrées et riches d’émotions, ce que j’aime lire avec un Martini, ce sont des nouvelles de Valery Larbaud, des poèmes de Paul Valery ou d’autres poètes du XXe siècle, des pages de Louis Aragon. Pourquoi ? Parce que ma passion pour le Martini blanc date sans doute de 2002 alors que mon souvenir du prof de latin date de 1994 environ. En 2002, je passais les concours de prof et j’avais lu Les voyageurs de l’impériale, Valery Larbaud et d’autres auteurs pour le plaisirs, J’aime passionnément la littérature du XXe siècle.  Il y a du sud, de l’Italie, mais surtout de la ville de Montpellier dans ces œuvres. Une ville qui évoque pour moi le Martini Blanc, des places ensoleillées avec des jeux de fontaine, une ville de culture avec un  musée magnifique où l’on peut admirer une Phèdre exceptionnelle qui mériterait bien son Martini Blanc. La plus italiennes de nos villes françaises, dans ma tête à moi.

phedre-cabanel

J’ai même prêté tout cela à l’une de mes héroïnes, celle de la nouvelle La désinvolte, publiée dans un recueil Les Voies détournées.

A cette époque, donc, je travaillais énormément, et j’étais souvent seule, mais dans une foule virtuelle composée des auteurs, des personnages sur lesquels je travaillais mais aussi des amis avec qui je bossais via la toile. Et le soir, il nous arrivait de partager ensemble, séparés par des centaines de kilomètres, le même moment  apéritif. Ces soirs là, heureuse du travail accompli mais la tête noyée sous les vers, les citations, les figures de style, je sirotais mon repos du guerrier, mon filtre magique : un bon Martini blanc.

Le Martini blanc, c’est pour moi l’apero de la littérature. En concurrence avec le verre de vin rouge de qualité et la coupe de champagne, certes, mais le Martini blanc est plus riche en émotions personnelles, il est moins attendu peut-être , moins conventionnel.  

J’ai une pensée émue pour Montaigne, qui n’a sans doute jamais bu de Martini blanc. Mais les happy few comprendront. Ils comprendront pourquoi Montaigne aurait adoré ce billet.

Je salue Proust aussi, parce que chacun sa madeleine.

Je fais un clin d’œil à Grégoire Delacourt, parce que tout cela me fait penser à lui.

Je dédie cette chronique aux étudiants de 2002, et à quelques profs  avec qui j’ai partagé quelques moments de littérature, de champagne, de Martini, selon la personne concernée.

 

 

 

 

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