Publié dans Le quotidien

Sur la route

 

Quand j’habitais à la campagne… Il y a 20 ans. 
forest-217231_960_720
Chaque matin, je vois, selon l’heure à laquelle je pars, marcher le long de la route, pour aller ou revenir, deux femmes. Je  n’ai jamais su où elles s’arrêtaient. Je n’ai jamais pu m’empêcher de les regarder tant elles me choquent et me font mal.
Elle s’habillent de la même façon, portent le même manteau quelle que soit la saison, et se ressemblent. Comme une mère et sa fille. Et c’est sans hésitation ce qu’elles sont.
Je n’ai jamais vu d’autre personne les accompagner. Je ne sais pas qui elles sont. Le parcours est dangereux. Elles doivent avoir une bonne raison pour faire ce chemin, à pied, par n’importe quel temps. Elles paraissent à la fois forcées, résignées, et décidées. Le pas est rapide, le corps penchée en avant, les enjambées larges et lourdes.
Je ne dirais pas que je les ai vues contentes de faire ce chemin, jamais je ne les vois sourire ou parler. Elles font leur « besogne », leur devoir. Elles doivent sans doute rendre visite à une troisième personne : j’imagine la grand-mère de ce trio générationnel, qui les force à venir ainsi chaque matin.
Cela me rappelle bien des souvenirs : Il faut rendre visite à, il faut supporter les remarques de, parce que c’est ta mère, parce que c’est ta grand-mère. Une habitude dictée par le « Il faut / Tu dois »
Tout le parcours de leur vie se fait sur cette route : la journée commence par cette obligation. Chaque journée commence par cette obligation. Et l’intention de toute la journée, tous les jours, toutes les semaines, tous les mois et tous les ans, est donnée. L’intention  de faire son devoir, par obligation. Résignées à ne jamais déroger à la règle de la visite obligatoire du matin. Comment réussir sa vie en posant une intention pareille ? Comment profiter alors du temps partagé ensemble s’il est conditionné par l’obligation ?
Cette route, c’est leur destin, c’est la chaîne et le boulet, le sacerdoce, le karma peut-être aussi.
Qui oblige l’autre ? Qui a énoncé cet ordre ? Qui y mettra fin un jour ? Si la fille porte déjà ( encore) le même manteau que sa mère, gageons que la malédiction ne prendra pas fin. Et si l’on prend en compte l’âge de la fille, gageons que celle-ci n’est pas en mesure de s’affranchir et de fonder sa propre famille.
Et bien tu vois, je peux remercier mon caractère.
J’aurais pu aussi être sur cette route.
images0XAWM2VC
Publicités