Publié dans Coups de coeur, Le quotidien

La bohémienne

Ekphrasis méditative…

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Cette petite bohémienne a accompagné mon enfance. On la voyait dans les salles d’attente des médecins, enfermée dans son cadre bon marché, laissée en souffrance entre deux chaises inconfortables. Chez mon dentiste, j’eus tout le temps, lors de mes nombreuses visites, d’admirer sa jupe rayée rouge et blanc. J’achetai, heureux hasard, la même jupe quinze ans plus tard, par nostalgie, par tendresse, comme pour marquer ma reconnaissance à cette petite jeune fille qui me tint compagnie tant de fois dans l’ennui des heures à patienter sous le bruit de la roulette crissante du spécialiste des caries. La jeune bohémienne m’offrait l’échappatoire de la rêverie.

On la voyait également sur les étalages et les têtes de gondoles, à Noël, entre les nénuphars de Monet et les boulevards parisiens de Pissaro. On la regardait sans la voie, figée dans sa pause artistique, condamnée à être commune, invisible, œuvre d’art privée de cadre artistique, galvaudée, morne reproduction aux couleurs délavées, affichées dans des lieux inappropriés, chez les bourgeois, dans les supermarchés.

Lise, petite fille égarée dans un corps déjà sensuel de femme. Lise, offerte aux esprits, pour le fantasme, ouvrant la fenêtre de l’imaginaire sur l’étranger, l’étrange, l’orientalisme, la magie des diseuses de bonne aventure.

Lise, une touche d’épice sur la fadeur du quotidien.

Elle est assise, le genou ouvert. S’apprête-t-elle à se lever ? Elle semble incertaine tant ses mains, posées entre ses cuisses, semblent au contraire abandonnées, sans volonté, lourdes de tout le ressentiment de Lise. La main gauche menotte le poignet droit. La main droite tient une fleur qui ne semble pas forcer l’admiration de Lise.

Tout en Lise, pourtant, crie la liberté. Liberté des mœurs dans ce chemisier ouvert, offrant à la vue une épaule débrayée. Invitation à l’éveil des sens en ce jour chaud de printemps inondé de verdure. Liberté du peuple errant. Liberté des cheveux libres, ondulés, que rien ne retient, pas même ce petit ruban de satin rouge. Cheveux qui s’éparpillent sur le coup, les épaules, les bras, la nuque, le dos, la gorge : cascade indolente de boucles, chevelure hypnotique de sirène, sirène de la Bohème, vague cousine d’une Loreleï égarée dans un parc parisien. La boucle d’oreille souligne le lobe clair. Les cheveux cachent et dévoilent, encore, la poitrine à demi offerte aux regards. La bouche rouge, garance épanouie, semble sourire sans sourire, sourire dans la gravité à un souvenir évaporé sous le soleil cruel de la réalité.

Lise, ta jupe de bohémienne est une gageure. Lise, tu erres en vérité uniquement dans tes pensées, enfermée dans ton rêve. Lise, ton teint blanc, ta chair généreuse, dément pour toi. As-tu pleuré ? T’as-t-on forcé à posé pour le grand peintre ?

Ton âme est triste, Lise. Où est cet amoureux qui assombrit ton regard si profond, si grand, si doux ? Tu songes, tu ressasses, tu enlaces un espoir, un amour, tu rejettes hors du temps tous les obstacles tout en sachant combien tout cela est vain. Tes yeux sont résignés au chagrin, ta bouche espère encore. Dans l’arbre derrière toi, il y a comme des clartés qui me font espérer pour toi une échappée. Je sais pourtant que tu ne pourras jamais t’éloigner du cadre. Tu resteras encerclée entre le paysage de mer et la jeune fille trop blonde et trop sage que Renoir a condamné à l’obéissance. Une enfant ou une femme, ce n’est une image figée, Lise.

Egare-toi, Lise. Prends la fuite.

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