Mamoudou et Pierre

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Mamoudou a 17 ans en 2013 quand il quitte le Mali en passant par le Burkina Faso, le Niger, la Libye. Fuyant les sectes, les dictatures, les répressions et les violences. Il a sans doute vécu bien des aventures, souffert de malnutrition, il n’a pas pu boire pendant des jours, pas pu aller aux toilettes. Il s’est sans doute caché sur le toit d’un camion, passé des heures sur un bateau lamentable, une coque de noix chargée de « beaucoup de personnes » dit-il, pour rejoindre l’Italie.

Mamoudou est arrivé en France en septembre 2017. Il doit vivre difficilement, ne pas arriver à toujours trouver de quoi se nourrir et dormir dans un squatte quelque part à Paris. Il sait ce que c’est que de risquer sa vie, il connaît le prix de sa vie et il a sans doute déjà sauvé des tas d’inconnus en les rattrapant du haut du car pourri sur lequel ils étaient cachés, en repêchant un enfant tombé du bateau déglingué sur lequel il traverse la mer (un voyage qu’il a payé avec tout le fric économisé en faisant des tas boulots , du genre porter des tas de cartons, pour faire des cargaisons dans des ports). Mamoudou, il n’est pas devenu un athlète musclé en soulevant de la fonte dans une salle de fitness, il n’ a jamais cherché à être beau, à être vu, à être célèbre. Mamoudou, quand il parle de son pays, le Mali, il sourit. Parce que il l’aimait son pays. Malgré tout ce qu’il a vécu là-bas et qui l’a fait partir.

Le samedi 26 mai 2018 , dans le XVIIIe arrondissement de Paris, Mamoudou arrive de la gare du nord avec une copine et cherche un endroit, un café pour regarder le match de la ligue des champions. Parce que tu peux être Malien et vouloir encourager des sportifs, tu peux être sans papiers et vouloir quand même mettre de la joie dans ta vie, et même être supporter d’une équipe française. Il arrive au 49 rue Marx-Dormoy, il entend hurler et klaxonner dans la rue  » Y a un enfant dans le vide ». Il lève la tête, il traverse en courant la rue, il escalade quatre étages en 30 secondes à la seule force de ses bras et de ses jambes, il enjambe la façade du balcon et prend à bout de bras le gamin de 4 ans qui avait échoué là en tombant de deux étages du balcon de l’appartement de ses parents, qui eux ne sont nulle part. Mamoudou devient un héros, et beaucoup tente alors de traquer la théorie du complot : « Mise en scène », « Que fait l’enfant ici », « Comment il a pu rester suspendu », « Que fait le voisin », et « Nia nia nia ».

En revanche, personne ne se dit « La vache, Mamoudou, il a dû en sauver des tonnes, des gamins comme ça, suspendus dans le vide, dans l’eau, peut-être même que lui-même s’est caché sur une montagne en se tenant comme ça suspendu dans un ravin pour sauver sa vie, se cacher de ceux qui voulaient le tuer ». Parce que tu vois Mamoudou, il avait de l’entraînement. Son cerveau reptilien n’a pas bloqué son cortex cérébral, ses muscles ont répondu à l’appel, et surtout il en avait du muscle, il avait les muscles qui manquent aux cerveaux de tous ces connards de complotistes de mes deux.

Le samedi 26 mai 2018, Pierre est dans une chambre de l’hôpital Fosch, à Suresnes. Il sait que son heure est venue après 88 ans de bons et loyaux services. Il a su gagner sa vie, il a su gagner le coeur des gens, les faire rire, les faire pleurer, leur faire peur aussi : Pierre était un conteur hors pair. Il aimait raconter des histoires avec des mystères irrésolus, des histoires de héros du quotidien, des histoires de morts improbables comme cette fameuse fois où un homme est mort asphyxié dans une marée de guimauve. Il sourit dans ses draps blancs d’hôpital. Il s’interroge maintenant, au moment de partir au paradis, ce qu’il va bien pouvoir raconter au bon dieu pour le faire marrer. Pierre se demande d’ailleurs si c’est vraiment une bonne idée de raconter une histoire drôle au Saint Père. Peut-être qu’il devrait tenter de lui montrer qu’il a été quelqu’un de bien. Ou mieux : Pierre devrait peut-être prouver à Dieu que sa création est belle, que les hommes surtout ne sont pas complètement pourris et que la fin du monde qu’annoncent le réchauffement climatique, les guerres, l’extinction de nombreuses espèces animales, devrait être repoussée à quelques milliers d’années.

Pierre pousse un dernier soupir et s’en va. Il s’envole alors au-dessus Suresnes, décide de faire un dernier tour de Paris, parce qu’il découvre avec joie qu’il a retrouvé la vision périphérique gauche qu’il avait perdu lors de son AVC en 2011. Ca, c’est vraiment sympa de la part du Saint Père, parce que Pierre aime bien voir la vie en entier pour bien s’en imprégner, et raconter ses histoires avec forces détails. Il remarque alors un attroupement étrange dans le XVIIIe arrondissement de Paris, 49 rue Marx-Dormoy, et se rapproche comme il peut en battant des ailes, des ailes toutes neuves encore difficiles à manier… Pierre voit un homme noir, impressionnant, musclé, fort comme un Avenger, que les gens encouragent et appellent Spiderman. Il voit le petit enfant de 4 ans, le grand homme le soulever avec une facilité déconcertante, comme on soulève un baluchon, il le voit se réfugier chez le voisin de l’appartement d’à côté sans même saluer la foule, humble et courageux.

Pierre sourit. Merci Mamoudou, j’ai mon histoire à raconter au bon dieu.

A Pierre Bellemare, décédé le 26 mai 2018. A Mamoudou Gassama, le Spiderman qui a sauvé l’enfant, le 26 mai 2018. Mamoudou, Pierre Bellemare ne pourra pas raconter ton histoire. C’est quand même un sacré clin d’oeil de là-haut, cette coïncidence.

Un livre à lire sur ce sujet, c’est ici !

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