Les désobéissants

poildecarotte.jpgMarin Durand est un de mes souvenirs d’enfance les plus prégnants.

Je ne sais pas pourquoi. Peut-être simplement parce que je l’associais à la statue de Poil de Carotte, ce pauvre enfant qu’on nous avait présenté comme un cancre vilain, mauvais garnement, sur lequel les enfants montaient pour lui cracher sur la tête.

Pauvre Poil de Carotte, il en aura bavé toute sa vie et bien après. Poil de Carotte, tu sais, il était maltraité par sa mère, une cinglée qui lui faisait boire et manger ses urines et son caca, une tarée qui le détestait à cause de ses cheveux et qui l’enfermait dans sa chambre la nuit, le battait et l’insultait gratuitement.  C’était profondément injuste, et cette injustice a continuer avec les ignorants : les adultes qui étaient nos parents et qui nous disaient qu’on finirait cancres et bons à rien  » comme Poil de Carotte », si on n’écoutait pas. Les cancres, ce sont ces pauvres idiots qui n’ont jamais lu ce roman, et qui n’ont jamais compris que Poil de Carotte, c’était Jules Renard.

Un premier énorme malentendu. 

Tout le monde n’a pas la chance de naître orphelin. 

Marin allait à l’école avec moi et au caté, en CP et CE1 il me semble. Je crois qu’il est arrivé dans notre ville en grande section pour repartir avant le CE2. Il était brun, mince avec visage ovale et des traits fins, il était très beau.

C’était un enfant souriant, joueur, farceur et extrêmement dissipé. Je me souviens que Marin ne restait jamais en place, courait tout le temps et finissait chaque demi-journée de classe avec un scotch sur la bouche. A mon époque, ça se faisait, et pourtant ma maîtresse était très gentille.

On avait aussi l’habitude de coller les enfants au coin, derrière le tableau à roulettes, celui qui n’était pas foxé au mur. Marin Durand a pu étudier fébrilement toutes les tâches de ce mur, les moindres griffures sur la peinture grise de notre école. Il n’a jamais pleuré.

Marin Durand, c’était une terreur.

Je me souviens que ses parents tenaient une concession de voitures. Marin était arrivé un matin en distribuant à tous des fausses clefs que l’on donnait chez les commerçants pour gagner une automobile. Il aimait être populaire, il recherchait l’attention de tous. Il se délectait de cette popularité, des cris des enfants, de la joie qu’ils suscitait, d’être attendu, espéré… 

Un jour, mes parents ont voulu acheter une nouvelle voiture. Marin était là. Il n’arrêtait pas d’ouvrir et de fermer les portes en les claquant, et moi qui ne désobéissait jamais j’étais terrorisée : était-ce cette voiture malmenée par marin que l’on donnerait à mes parents ? Fort heureusement, je pus vérifier à réception que ladite voiture était neuve, avec un plastique sur toutes les poignées pour protéger les chromes.

Un soir, je suis allée prendre l’apéritif chez lui. Marin n’a pas joué avec moi, qui restais assise sans bouger à l’observer. Je n’avais jamais vu quelqu’un  dévaster ainsi un si joli salon.

Au caté, Marin hurlait, dansait, criait, sautait. Mais personne ne laissait venir à lui cet petit enfant.

Il n’obéissait jamais, et il riait, il riait les dents serrés, fier du tout qu’il avait joué. 

Je suis incapable de te dire ce qu’aimait Marin Durand. S’il était intelligent, avait de bons résultats en classe. Je ne sais rien. Il a été catalogué par les adultes comme un enfant turbulent à ne pas fréquenter. J’ignore s’il en souffrait. Et s’il en avait souffert, tout le monde l’aurait ignoré.  Je sais juste qu’il était un enfant comme les autres avec une histoire de vie que je tairais, car même si j’ai utilisé un pseudonyme, les personnes qui ont grandi avec Marin et moi savent très bien de qui je parle.

Aujourd’hui, Marin serait sans doute pris en charge pour un TDAH. Trouble déficitaire de  l’attention avec hyperactivité. En vérité, ce sont les adultes qui ne lui ont jamais assez donné d’attention.

Je ne me souviens pas d’une seule conversation avec lui. Mais je me souviens de son sourire, de son bonheur quand tout le monde le regardait et se collait à lui pour avoir des cadeaux de la concession de voitures. Je me souviens de son plaisir à être au centre. Parce qu’il ne l’avait jamais été, avant. Il gardait en lui de profondes blessures de bébé. etait-ce lié ? Je l’ignore, Était-ce lié à la façon que ses parents avaient de le protéger ? aucune idée. C’était la théorie des Grands adultes, ça. Le mythe de l’enfant gâté comme une pomme par un ver. 

On dit souvent qu’il y a de plus en plus de TDAH, que c’est une maladie inventée. NON. la vérité, c’est que les enfants comme ça, avant, on ne les diagnostiquait pas, on les traitait de cancres, d’enfant bon à rien, et ils finissaient mal.

Je ne pense pas que c’est ce qui est arrivé à Marin, car ses parents étaient très proches de lui, et vivaient bien. Mais je n’ai jamais retrouvé sa trace. Marin reste dans ma tète comme une légende de l’enfant turbulent et heureux. Ou pas ? Personne n’était là pour le voir dans son lit pleurer, le soir. Ou pas. Mystère. 

Il me fait penser au  » cancre » de Prévert, à tous ces enfants incompris, dans les maisons de redressement, qu’on enfermait pendant dix ans parce que personne ne savait que faire avec eux. L’enfant turbulent perturbe plus que l’espace autour de lui.

Je pense à Marin, souvent comme ça, avec beaucoup de tendresse, quand je vois un autre Marin s’agiter sur sa chaise. Il est plus grand, il a quinze ans, mais il lui ressemble dans ses besoins inassouvis.

Parfois même, cet enfant-là a l’étincelle du génie qui jaillit de sa folie, de sa désobéissance, de sa liberté. Et moi aussi, ça me tape sur les nerfs, je t’assure.

J’ai cette fascination d’enfant sage qui ne s’est jamais rebellé et croyait normal d’être maltraitée dans ma sagesse. J’ai cette fascination d’enfant sage pour celui qui savait désobéir.

Mais j’ai aussi beaucoup de tristesse pour ce qui n’a pas été compris.

Des fois même, Marin devient bouclé avec de grosses joues et une voix de fille, il s’appelle Tempête et il sourit en criant.

Il a 4 ans, c’est ma fille.

Le Cancre Il dit non avec la tête mais il dit oui avec le cœur il dit oui à ce qu’il aime il dit non au professeur il est debout on le questionne et tous les problèmes sont posés soudain le fou rire le prend et i.png

La reine de la calinothérapie, des pirouettes et des blagues de mauvais goût, celle qui lèche la joue de son père au lieu de lui faire un bisou, qui dit non à tout, et n’en fait qu’à sa tête, qui nous fait crier et nous rend fou, qui n’est jamais là où on croit qu’elle est et ne fait jamais ce qu’il faudrait faire. L’incomprise qui agace. 

Mais qui est tellement drôle, inventive, poète et tendre. 

Ma Folie. 

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